Les dissensions publiques augmentent dans l'Eglise catholique romaine

Philippe Brindet - 24.10.2017

1 - L'affaire "Magnum Principium"

Essayons d'être bref

Le 1er Septembre 2017, le Vatican publie un Motu Proprio, "Magnum Principium" signé de Pape François dans lequel il modifie le Code de Droit canonique de façon à transmettre aux Conférences épisopales l'autorité d'adapter les traductions liturgiques convenables des textes officiels en latin vers les langues locales. Cependant, Pape François maintient le droit de la Curie, essentiellement la Congrégation pour la Divine liturgie dont le Préfet est le cardinal Robert Sarah, de vérifier la "fidélité" de la traduction et de faire part de son avis la Conférence épiscopale concernée. La décision de Pape François est à peu près équivalente à abroger l'Instruction Liturgiam Authenticam, publiée en 2001 sous son prédecesseur Saint Jean-Paul II, que Pape François a fait Saint de l'Eglise catholique romaine tout en détruisant pierre par pierre son oeuvre.

Le 1er Octobre 2017, le cardinal Sarah, conscient que vont se développer des traductions tendancieuses, interprète le rôle de sa Congrégation comme intervenant dans le processus canonique de traduction d'un texte liturgique pour indiquer le terme correct si la traduction proposée par la Conférence épiscopale ne l'est pas. Conscient que cette interprétation du Motu Proprio de Pape François n'est évidemment pas dans les intentions de Pape François, il diffuse largement son analyse à la fois dans la Curie, les Conférences épiscopales et les organes de presse.

Le 15 octobre 2017, Pape François envoit une lettre au Cardinal Sarah dans laquelle il lui explique "clairement" que lui, le cardinal Sarah, n'a pas compris le sens du Motu Proprio Magnum Principium. Et il le lui explique en effet avec clarté. En un mot comme en cent, il lui intime froidement l'ordre de ne plus compter sur la possibilité ancienne d'intervenir et d'empiéter sur le droit des évêques de fixer les traductions de leur choix et lui indique son devoir de reconnaître la "fidélité" de telles traductions avec la foi authentique.

Et pour que la mortification du cardinal Sarah soit parfaite, il lui intime l'ordre de diffuser lui-même la lettre de Pape François auprès des destinataires du Commentaire du Cardinal Sarah, à savoir, les conférences épiscopales, la Curie et les organes de presse. Ce fut le cas de la Revue italienne conservatrice La Nuova Bussola Quotidiana sur le site de laquelle nous avons obtenue la lettre de Pape François qui l'a diffusée le lundi 22 octobre 2017.

2 - La traduction française du Pater Noster

Le jour même où la lettre de Pape François corrigeant le Cardinal Sarah est parue, la presse goguenarde indiquait que les évêques français ont ordonné que, à compter du 3 décembre 2017, tous les catholiques devront réciter un Pater Noster, l'une des prières les plus répandues dans le culte catholique, dont la traduction française vient d'être à nouveau révisée.

Selon la presse, les évêques voulaient couper court à une interrogation des fidèles qui se demandaient comment Dieu le Père pouvait soumettre l'homme à la tentation. En effet, le Pater Noster indique :

Et ne nos inducam in tentationem
tandis que la traduction ancienne porte :
Et ne nous soumets pas à la tentation.

Les évêques français, en accord avec Rome et le Cardinal Sarah vraisemblablement, puisque la décision a été prise avant la publication de Magnum Principium, ont décidé que les moutons devront répéter dorénavant :

Et ne nous laisse pas entrer en tentation.
qui devra être réputé répondre au nouveau principe théologique selon lequel "Dieu ne nous tente pas" ...

Bien entendu la nouvelle traduction est absolument fausse. Par exemple, quand peu avant l'apparition du christianisme, Cicéron dit de l'un de ses clients qu'il a été induit en erreur, il utilise la construction inducere aliquem in errore qui est exactement celle du Pater Noster : inducere aliquem in tentationem. Or, les évêques français - et autres - se moquent absolument de Cicéron - qui du reste était un épouvantable païen ... - et ils ont depuis longtemps décider que la religion était quelque chose de trop importante ... pour la réserver aux ecclésiastiques !

Dans la Légende du Grand Inquisiteur, Ivan Karamazov dit que, si le Christ revenait à Rome, il serait mis en prison par les prêtres. Mais, l'auteur Dostoïevski est quant à lui un épouvantable hérétique ... Il était orthodoxe ! Les évêques français considèrent que l'Ecriture Sainte est leur propriété et qu'ils en possèdent à leur guise des droits d'auteur. De sorte que les droits de traduction leur sont réservés et que s'il leur prend la fantaisie de traduire "black" par "blanc", personne ne doit trouver à y redire ...

Le problème, c'est que les ecclésiastiques d'avant avaient tout de même choisi une traduction correcte du latin "ne nous soumets pas à la tentation" qui est peut être un plus brutale que le littéral "ne nous induit pas en tentation" ... Il est possible que la perte des humanités à rendu illisible la langue latine aux évêques français. Mais, on constate que en une génération, les évêques français sont capables de contredire leurs prédecesseurs et de rendre publique leur dissension ...

3 - Une analyse interprétative de la situation

Ces derniers temps, on remarque que aussi bien Pape François que les cadres de l'Eglise catholique romaine qui lui sont affidés, les meneurs de l'Eglise catholique romaine multiplient les coups d'épingle contre la construction des Papes précédents. Ainsi dans l'Exhortation apostolique Amoris Laetitia, Pape François critique la solution de Saint Jean-Paul II dans Familiaris Consortio concernant les divorcés-remariés.

Peu après, Pape François initie une période pendant laquelle il se livre à une apologie du luthérianisme absolument sans équivalent dans l'Hstoire de l'Eglise et contre l'enseignement de Saint Jean-Paul II et de Benoît XVI, il ordonne l'intercommunion avec les luthériens.

Peu après, Pape François adopte une réforme des statuts des deux institutions légatrices de Saint Jean-Paul II, l'Académie pour la Vie et l'Institut Jean-Paul II de sorte que leurs objectifs deviennent radicalement opposés à ceux de l'oeuvre de Jean-Paul II. D'aileurs, Pape François fait éliminer l'ensemble des membres de ces institutions pour les faire remplacer par des individus provenant de milieux anti-catholiques, parfois luthériens, souvent athées.

Peu après, Pape François ordonne une révision du Catéchisme pour y déclarer la peine de mort absolument inadmissible prenant la position adverse de celle de Jean-Paul II et de Benoît XVI. On rappelle toutefois que la Justice de l'Eglise catholique romaine n'a jamais appliquée elle-même la peine de mort ...

Peu après, Pape François ordonne l'ouverture d'un Symposium pour "adapter au goût du jour" l'enseignement de Paul VI dans l'Encyclique Humanae Vitae qui est peut être l'Encyclique la plus connue depuis plus de cinquante ans. La plus controversée aussi ...

Quelques jours plus tard, Pape François réduit la compétence des Dicastères de la Curie romaine en renvoyant certaines de ces compétences aux obscurs bureaux des Conférences épiscopales. On l'a vu avec la question épineuse des traductions des livres liturgiques de la langue latine des éditions vaticanes aux langues locales.

Dans le même temps, les Conférences épiscopales prennent de plus en plus de décisions politiques qui font en sorte que d'une part la catholicité se réduit et que d'autre part, les nouvelles décisions sont prises à partir de la contestation des positions anciennes de l'Eglise catholique romaine, pourtant d'après le Concile Vatican II. On l'a illustré plus haut avec la nouvelle traduction du Pater Noster par la Conférence des évêques français.

De ces diverses observations, on tire deux constatations.

  1. Les dissensions à l'intérieur de l'Eglise catholique romaine éclatent au grand jour comme jamais.

    Ces dissensions internes étaient restées d'une part limitées à des luttes clandestines et d'autre part cachées par la forte constestation traditionaliste. Incidemment, cette dernière vient de gagner en "normalité" dans la mesure où une grande partie des querelles actuelles reproduisent la querelle du Concile Vatican II : à savoir une déchirure entre les conservateurs - rares - et les progressistes - nombreux - que regardent l'oeil vague, l'épouvantable majorité silencieuse.

    Certains conservateurs parlent de schisme. Mais, aveuglés sur les forces en présence, ils estiment que le schisme est le fait de leur adversaire progressiste. D'autres conservateurs parlent d'hérésie au sujet des motions progressistes. Mais pour être hérétique il faut au moins croire en Dieu Celui en qui manifestement les progressistes ne croient pas. Ils l'ont remplacé par l'homme idéologique du progressisme américain.

    A notre opinion, il n'y a pas actuellement de solution conservatrice parce que le conservatisme actuel ne dispose pas de théologien résolvant les contradictions du temps et qu'il ne dispose pas d'évêque assez saint pour se dresser contre la corruption religieuse. Nous connaissons quelques théologiens en route vers la sainteté et quelques évêques qui écrivent des articles de bonne théologie. Ce n'est pas la solution.

  2. Les actions clivantes de Pape François conduisent en fait à un changement de religion.

    On remarque en effet que les actions de Pape François et de ses affidés, parmi lesquels le cardinal Kasper, les évêques Forte et Paglia ou encore Fernandez mais beaucoup d'autres dans l'ombre comme Braz de Aviz ou Cocopalmieri ont des effets clivants en ce qu'ils ne recherchent aucun compromis. Même dans leurs querelles avec les traditionalistes, les papes précédents ont toujours cherché à sauvegarder l'unité de l'Eglise catholique romaine. Ils ont cru suivre ce principe en promouvant de nombreux progressistes aux postes importants de l'Eglise à commencer par Kasper, ou Bergoglio.

    A la différence, Pape François recherche essentiellement à éliminer, ou s'il ne le peut, à marginaliser ses opposants conservateurs. C'est si connu que la presse s'est fait l'écho du climat de terreur régnant à la Curie depuis l'avènement de Pape François.

    La raison de ce changement de géostratégie au Vatican vient de ce que le but de Pape François n'est pas d'être fidèle au "dépôt de la Foi" dans l'Eglise catholique romaine comme l'estimaient essentiel les papes précédents. C'est au contraire à un véritable changement de religion que Pape François veut contraindre les fidèles de l'Eglise catholique romaine. Et pour cela, il ne peut admettre la moindre contestation qui, de fait, n'a aucune importance face à l'ambition de Pape François.


Revue Thomas (c) 2017