L'affaire de l'abbé Benoît

Philippe Brindet - 24.11.2015 + 28.11.2015

1- Les faits de base

Le vendredi 13 novembre 2015, huit terroristes parcourent les rues de Paris, exécutent 130 passants et en blessent plus de 400. Les attentats sont menés à l'aide d'armes de guerre.

L'émotion extraordinaire suscitée par ces crimes fait peu à peu place à une colère populaire unanime telle que le pouvoir est en mesure de prendre des mesures d'exception.

L'un des lieux d'attentat fut une salle de spectacles, le Bataclan, sis derrière la place de la République. Environ 1.500 personnes de tous âges, tous membres de la petite bourgeoisie, assistait au concert d'un groupe de rock américain qui pratique une variante de rock au sujet de laquelle mon inculture est complète et a vocation à le rester.

Cependant, la lecture de la presse donne l'information concernant le nom du groupe : The Eagles of Death Metal, ainsi que le titre de la chanson qui était en cours d'exécution lorsque les meurtriers sont entrés et ont ouvert le feu sur la foule. Il s'agissait de la chanson intitulée : "Kiss The Devil" (voir http://www.lefigaro.fr/culture/2015/11/14/03004-20151114ARTFIG00095-attaques-de-paris-on-a-bien-vu-les-assaillants-du-bataclan.php).

Une rapide recherche sur Internet permet de se procurer le texte de la chanson et de s'en faire une idée à peu près claire à l'aide des couplets 2 et 3 :

I'll love the Devil
I'll sing his song
I will love the Devil and his song

Who'll love the Devil?
Who'll kiss his tongue?
Who will kiss the Devil on his tongue?
source : http://www.metrolyrics.com/kiss-the-devil-lyrics-eagles-of-death-metal.html
On note que le copyright est tenu par la firme mondiale Universal. La traduction en français semble superflue. Leur interprétation de même.

Les interrogatoires de presse ainsi que les vidéos publiées montrent que ne se trouvaient pas dans le public du Bataclan de junkies ou de punks défoncés, mais un public bonnasse de petits-bourgeois associant parents et grands adolescents.

L'étonnement des passéistes

Une fois de plus, je constatais avec effarement et une grande colère les progrès mortels du satanisme dans les coutumes des peuplades barbares que peu à peu nous formons. L'énumération médiatique des victimes du Bataclan a d'abord instillée l'idée qu'un nombre important d'étudiants et d'enseignants universitaires comptaient parmi les victimes. Les média ont aussi rapporté la présence de parents accompagnant leurs enfants adolescents. J'étais loin du bout de mes peines. La paroisse que je fréquente célèbre les obsèques d'un paroissien abattu au Bataclan. Il s'agirait d'un "pilier" de la paroisse. Le curé, à demi en larmes, a loué les qualités chrétiennes du défunt et insinue que les accusations de satanisme concernant le groupe en concert alors au Bataclan étaient de détestables calomnies.

Je réfléchissais à un article à écrire au sujet de la réprobation qui exprime le christianisme le plus simple de cette situation, pesant l'opportunité de publier une telle opinion quand je fus devancé par un prêtre du diocèse de Lyon, Hervé Benoît qui, sur le site passéiste Riposte Catholique, publie un article plutôt acide et qui a le malheur d'identifier, d'une manière crtaine, les assassins et les victimes, perdant ainsi la cause qu'il souhaitait illustrer.

La réaction d'un prêtre qui ne mâche pas ses mots ...

Dans son article, Hervé Benoît est clairement conscient de l'émoi que l'expression de son opinion va susciter. Mais, emporté par une colère à la Bernanos, il se met à conchier les bien-pensants avec une vigueur qui va faire gémir de désespoir son pauvre archevêque Barbarin. Or, ces bien-pensants, le prêtre vengeur les reconnaît dans le public du Bataclan. Et çà, ce n'est pas bien. Mais ce n'est pas grave.

Son erreur c'est que, emporté par sa "sainte colère", il se laisse à écrire : "Leurs assassins, ces zombis-haschishin, sont leurs frères siamois. "

L'article a sucité un nombre notable d'articles de réprobation, parmi lesquels :

  1. http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/11/23/97001-20151123FILWWW00253-attentats-barbarin-consterne-par-un-pretre.php
  2. http://www.leprogres.fr/rhone/2015/11/23/attentats-la-tribune-d-un-pretre-de-fourviere-agite-les-reseaux-sociaux
  3. http://www.lyoncapitale.fr/Journal/Lyon/Actualite/Actualites/Un-pretre-de-Lyon-compare-les-victimes-des-attentats-aux-terroristes
  4. http://www.lyoncapitale.fr/Journal/Lyon/Actualite/Actualites/Barbarin-blesse-par-les-propos-du-pretre-lyonnais-sur-les-attentats
  5. http://www.liberation.fr/direct/element/_24322/
  6. http://www.rue89lyon.fr/2015/11/23/les-victimes-du-bataclan-qualifiees-de-freres-siamois-des-terroristes-par-un-pretre-lyonnais/
  7. https://www.change.org/p/g%C3%A9rard-collomb-maire-de-lyon-faire-virer-du-sol-fran%C3%A7ais-le-p%C3%A8re-herv%C3%A9-beno%C3%AEt-pr%C3%AAtre-%C3%A0-la-basilique-de-fourvi%C3%A8re-lyon#petition-letter
  8. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/11/24/01016-20151124ARTFIG00092-attentats-le-cardinal-barbarin-consterne-par-la-tribune-d-un-pretre-de-fourviere.php

Et celle d'un archevêque qui va les lui mâcher ...

La contre-réaction se déroule en deux temps.

Dans le premier temps, les réseaux sociaux qui ont "lu" l'article de Benoît, sur-réagissent devant le scandale de son opposition au monde bourgeois. Amusés par les circonstances, la presse régionale et deux "grands" journaux publient quelques articles pour jeter de l'huile sur le feu.

Dans un second temps, les média guettent l'archevêque de Lyon, où travaille Benoît, et qui est donc d'une certaine façon son patron. Et l'homme ne peut se dérober. Coincé entre la diatribe de Benoît exprimée contre son public favori, et son expression scandaleuse, il est contraint de suggérer qu'il va prendre des mesures contre son subordonné.

Selon Le Figaro, l'archevêque coincé à la sortie des funérailles d'une victime du 13 novembre a été :

appelé à réagir par la presse à la tribune du père Benoit. Il a jugé les propos du chapelain de la basilique de Fourvière «blessants» pour les victimes et a affirmé qu'il allait rencontrer Hervé Benoit pour lui demander des explications sur sa tribune. Une sanction ne pourrait venir que de l'évêque du diocèse de Bourges dont dépend le père Benoit.

Selon www.lyoncapitale.fr, Le cardinal Barbarin, ne se serait pas exprimé ainsi. 20 Minutes publie :

À la sortie des funérailles, Mgr Barbarin a réagi à ce texte en se disant "consterné", selon des propos rapportés par nos confrères de 20 Minutes : "C’est un texte très blessant pour nous tous. Ce n’est pas possible d’écrire cela."

Le cardinal Barbarin a expliqué qu’“avant de se révolter contre les autres, il faut se dire que s'il écrit de telles choses, c'est qu'il ne doit pas aller bien". Avant de conclure : "Il livre une analyse qui n’a plus rien d’un cœur de prêtre. Je vais essayer de m’en occuper comme on s’occupe d’un frère qui va mal."

La sanction

S'étant manifestement concerté avec Mgr Maillard, l'"employeur" de Benoît qui n'était que "détaché" dans la filiale de Lyon, Mgr Barbarin publie sur le site de son diocèse un communiqué vengeur dont tous les termes sont d'une complication doucereuse.

Les articles de presse qui s'occupent de cette péripétie sont assez nombreux. On peut citer les url suivantes :
  1. http://www.leprogres.fr/rhone/2015/11/27/attentats-de-paris-le-pretre-de-fourviere-sanctionne
  2. http://www.leprogres.fr/rhone/2015/11/28/attentats-de-paris-une-figure-de-l-eglise-se-dresse-contre-le-pretre-de-fourviere
  3. http://www.leprogres.fr/rhone/2015/11/28/lyon-le-pretre-de-fourviere-se-defend
  4. http://lyon.catholique.fr/?Pleurez-avec-ceux-qui-pleurent
  5. http://www.lemonde.fr/attaques-a-paris/article/2015/11/27/le-pretre-qui-avait-compare-les-morts-du-bataclan-aux-djihadistes-releve-de-ses-fonctions_4819012_4809495.html
  6. http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/11/27/01016-20151127ARTFIG00065-sanction-pour-le-pretre-auteur-d-une-tribune-douteuse-sur-les-attentats.php
  7. http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/11/27/97001-20151127FILWWW00053-attentats-sanction-pour-le-pretre-de-fourviere.php
  8. http://www.leprogres.fr/lyon/2015/11/28/les-musulmans-ne-peuvent-condamner-daesh-et-al-qaida-sans-interpeller-l-arabie-saoudite-le-qatar-et-la-turquie

Le P Benoît aurait répondu aux critiques diffusées par les média dans une sorte de communiqué puiblié sur le même site "Riposte Catholique". Il affirme avoir dit la messe pour les victimes et leurs familles, ne rien retrancher à ce qu'il avait écrit et affirmé qu'il ne se soumettrait qu'au jugement de Dieu. On ignore s'il connaissait la sanction prononcée par Barbarin.

En effet, le prêtre coupable, probablement entendu par le cardinal de Lyon, a été condamné à être déchargé de ses missions et à être emprisonné dans une abbaye. On se croirait revenu aux temps de l'obscurantisme médiéval.

Mais là, les sites progressistes pavoisent et ne voient plus ce qui, dans un cas "opposé", serait qualifié de violation des droits de l'homme.

D'ailleurs, les réactions ne sont pas nombreuses. Dans le camp conservateur qui a dû être ravi de la saillie du Père Benoît, aucun auteur ne l'a pas soutenu avant la sanction. Nul ne l'a soutenu après ! Dans le camp progressiste, quelques rares enragés se sont félicités de la miséricordieuse - pape François oblige - sanction de l'archevêque Barbarin. Mais, ils ont noté qu'il y avait abbaye et abbaye. Et si le condamné avait le choix du lieu de son exécution, son choix pourrait se porter sur des abbayes intégristes, horreur funeste !

On note la réaction fielleuse de deux prêtre du diocèse de Lyon, qui non seulement exigent des sanctions plus sérieuses contre leur "confrère", mais aussi une action vigoureuse contre les sites intégristes comme "Riposte Catholique".

Que révèle cet épisode

Il nous semble que cet épisode révèle deux choses :

  1. Tout d'abord, il existe un courant d'opinion, assez minoritaire, qui analyse la situation générale de la société contemporaine de manière péjorative, pessimiste, critique, contestataire. Hervé Benoît cite abondamment Philippe Murray. Et son opinion, aux erreurs d'expression près, doit rejoindre partiellement celles de Zemmour, Onfray, Tandonnet, Elizabeth Lévy, Finkielkraut, Redeker, ...
    Malheureusement, le Père Benoît a confondu vigueur du verbe et rigueur de la pensée.
  2. Mais il existe surtout une partie majoritaire de la société occidentale et de l'Eglise de France, qui ne dispose d'aucun outil critique. Ce courant majoritaire, bourgeois, se sent parfaitement chez lui au Bataclan. Il ressent comme une insulte toute critique sur ce qui s'y passait avant le sinistre attentat. De très nombreux catholiques pratiquants se trouvent parmi les décédés et les blessés.
    Plus encore, ce qui a fait bondir le père Hervé Benoît, lui faisant perdre le contrôle d'une expression rapide, est devenu "sanctifié", "sacralisée" pour la population française par sa seule critique.

Or l'Eglise de France, en totale perte de vitesse - plus de prêtres, plus de fidèles - tente désespérément de se raccrocher à la mouvance majoritaire de la société occidentale. Parce que pour elle, en dehors de la majorité, il n'y a plus de salut. Et selon la nouvelle théologie imposée par le pape François, "le salut vient du peuple".

Très simplement, la vieille théologie du prêtre Benoît sanctionné, est définitivement écartée. On lui a joué le tour qu'on a joué il y a deux ans à l'évêque de Quimper. Cet évêque qui tenait d'une théologie du passé, a été démissionné et exilé dans un lieu tenu secret pour "raisons de grande fatigue" nous a t'on dit. Depuis, le brave condamné serait réapparu comme simple desservant dans un autre diocèse. Est-ce le futur du Père Benoît ?

Très clairement, il existe deux catholicismes en Occident. Le premier catholicisme est pratiqué par la frange de la hiérarchie catholique qui est au pouvoir, et qui en accord idéologique avec les mouvements progressistes. Le second catholicisme est celui de chrétiens isolés, généralement attachés aux valeurs conservatrices et qui se rattachent à la vieille théologie de Jean-Paul II et de Benoît XV. Après le schisme implicite, le schisme explicite se rapproche. Il est nécessaire que la mouvance traditionnelle se donne des institutions. Il en existe déjà quelques unes. Il sera bientôt suffisant que la frange progressiste meurt de vieillesse et de solitude.


Revue THOMAS (c) 2015