Le retour du débat sur la fin de vie

Le retour du débat sur la fin de vie

Philippe Brindet - 02.01.2014

1 - L'affaire de Vincent Lambert

Actuellement, la question de l'euthanasie est réglée en France par une loi LeonettI. Elle consacre un droit de mourir dans la dignité, à un droit de ne pas être contraint de vivre à cause d'un acharnement thérapeutique. Elle établit l'équipe médicale comme juge de la mort de ceux qui n'auraient pas déterminés les critères de leur propre mort. Nous pourrions revenir sur chacune de ces trois choses. Il est inutile pourtant de s'y étendre.

La Loi Leonetti fait partie de ces lois de société que le Législateur, dans son immense sagesse, sentant combien sa solution pouvait être hasardeuse, à décidé que son effet devrait être évaluée. Le moment était venu.

Fort opportunément, une famille divisée a présentée un cas particulier. Un homme victime d'un accident de la route est devenu tétraplégique et en état pauci-relationnel. Cette dernière qualité s'exprime par le fait qu'il a une perception de ce qui l'entoure et de choses qui lui arrivent. Mais cette perception est incomplète et il lui est très difficile et parfois impossible d'exprimer cette perception. Une partie de la famille de Vincent Lambert a donc présenté une requête auprès de l'hôpital qui soigne Vincent Lambert pour que les soins soient arrêtés et que Vincent Lambert meurt de faim et de soif.

Parmi les arguments de cette pieuse famille, il y a la considération que la vie de Vincent Lambert est indigne et qu'il avait clairement marqué à ses proches alors qu'il était encore en bonne santé, qu'il affirmait sa volonté de ne pas subir une telle fin de vie. Le médecin-chef a donc décidé d'arrêter les traitements.

Apprenant celà, tardivement d'ailleurs, l'autre partie de la famille s'est insurgée contre cette décision médicale faisant valoir plusieurs arguments. Parmi ceux-ci d'abord que Vincent Lambert n'avait jamais clairement indiqué qu'il demandait selon les conditions de la loi Leonetti, à subir une euthanasie. Un autre arguement était que les soins que la loi Leonetti envisage d'interrrompre pour hâter la mort du patient ne sont pas du tout les soins que l'hôpital comptait interrompre. En effet, dans le cas de Vincent Lambert, les soins se limitent à le nourrir, à l'abreuver, à le laver et à lui prodiguer des soins de kinésithérapie. En effet, la santé de Vincent Lambert est parfaitement bonne et seule un handicap profond de conscience l'empêche de mener une vie normale.

Répliquant à leurs détracteurs, les défenseurs du maintien en vie de Vincent Lambert font valoir que, bien que la situation dure depuis plusieurs années, rien n'indique que la situation de Vincent Lambert soit irréversible. D'ailleurs, plusieurs unités de soins ont accepté de recevoir Vincent Lambert si l'hôpital dont il dépend actuellement ne souhaitait plus lui prodiguer de soins.

Bien entendu, l'affaire a fini par parvenir devant les tribunaux quand l'hôpital, fatigué de voir sa décision d'arrêt de soin contestée, a décidé de l'interrompre définitivement. La partie de la famille Lambert qui défend son maintien en vie a alors introduit un recours devant le tribunal administratif aux fins de voir annulée la décision de l'équipe médicale et repris les soins nécessaires non pas à une thérapîe d'un mal quelconque, mais la simple alimentation nécessaire à tout vivant en bonne santé.

Consulté par voie de presse, le député Leonetti, auteur de la loi, s'est dit étonné de la contestation de la décision médicale qui lui semble parfaitement en accord avec "sa"' loi. Toujours est-il que le tribunal administratif donne raison aux parents de Vincent Lambert et ordonne la reprise immédiate de l'alimentation de Vincent Lambert. Comprenant l'enjeu sociétal, l'autre partie de la famillle Lambert dépose un recours en Conseil d'Etat aux fins de voir annulée la décision du tribunal administratif et la force rendue à la décision médicale. On attend au début de février la décision du Conseil d'Etat.

2 - Le texte de la Conférence des Evêques de France

Il s'agit des évêques catholiques et plus particulièrement du Conseil Famille et Société de cette Conférence. Publiée le 19 janvier 2014, cette réflexion sur la fin de vie est un texte assez long. Après un rappel du contenu de la loi Leonetti, les évêques étudient la question de la fin de vie en trois parties :

  1. Reconnaître l'importance et les limites de la loi
  2. Peser les arguments présents dans le débat
  3. Le devoir d'accompagner les plus vulnérables.
Selon une tactique déjà illustrée dans le débat sur le mariage pour tous - pourquoi ne pas conserver une tactique qui perd - il s'agit d'exprimer la foi chrétienne dans ce qu'elle est partagée par d'autres.

Pour indiquer cette tactique quelque peu questionnante, les évêques déclarent :

Nous nous retrouvons en communion avec les femmes et les hommes qui, ne partageant pas notre foi, sont confrontés aux mêmes grandes questions de l'existence humaine. Nous croyons que la foi chrétienne est porteuse d'une vision de l'homme et d'un sens de l'existence qui peuvent être partagés avec d'autres.
Nous y reviendrons.

Sur la première partie

Les évêques constatent :

  1. Penser la mort est une difficulté contemporaine :
    1. se représenter sa mort est impossible ;
    2. Disparition des rites sociaux du deuil ;
    3. Renvoi du deuil laïc à la privatisation.
  2. Exigence de la relation sociale avec la personne en fin de vie :
    1. solitude du mourant rejeté par la froideur de la culture occidentale ;
    2. exclusion de celui qui ne répond pas à la fonctionnalité corporelle ;
    3. le chrétien devant la personne en fin de vie ne reconnaît pas son exclusion et maintient la relation saciale en l'adaptant au cas de la personne en fin de vie (soins palliatifs).
  3. Existence d'une souffrance ;
    1. La souffrance est devenue la source d'une demande de fin de vie assistée : cette demande est légitimement répondue par les soins palliatifs ;
    2. La demande d'assistance à la mort est partagée par le mourant et par les proches ;
    3. Les soignants veulent être soutenus dans leur prise de décision de mort ;
    4. La loi Leonetti est révisable. Mais deux requêtes doivent être distinguées : celle des limites des solutions actuelles de la loi et celle des militants de l'euthanasie et du suicide.
Si les évêques esquissent certaines positions catholiques, ils en restent ici à leur analyse du problème posé. On note que la loi Leonetti pose deux problèmes : celui de la fin de vie normale et celui de la fin de vie parce que la mort ne vient pas assez vite relativement à une personne en fin de vie normale. Les évêques ne dinstinguent pas. Or, il nous semble que l'euthanasie ne concerne qu'une minorité de personnes en fin de vie, même si on est conscient que la demande sociale et étatique s'oriente vers une euthanasie généralisée, ce que les évêques ne semblent pas rechercher.

Sur la deuxième partie

Les évêques poursuivent leurs constats :

  1. La médecine se pense au service de la vie et ne reconnaît pas la mort comme une réalité dans laquelle elle devrait se comporter en continuité avec le service de la vie. Le médecin devient alors un agent de l'Etat chargé de donner la mort quand la qualité de la vie est altérée par la fin de la vie.
  2. L'euthanasie est aussi un choix volontaire exprimant la liberté de la personne en fin de vie. Ce choix peut être assumé ou porté par les proches. Or, les évêques soutiennent que l'exigence d'euthanasie interdit un autre choix possible qui est offert par les soins palliatifs (accompagnement, soins médicaux, sédation) qui est celui de la liberté que viole l'exécution de l'euthanasie.
  3. L'euthanasie ou le suicide sont présentés comme la seule réponse à l'exigence du respect à la dignité de la personne en fin de vie. Or, les soins palliatifs sont l'autre réponse adaptée à cette exigence et elle y est adaptée à la nature sociale de la personne en fin de vie tandis que l'euthanasie l'en exclut.
  4. La foi au Christ ouvre le chrétien à une conception de l'homme dont la dignité est particulière parce qu'elle est éprouvée par la mort du Christ Lui-même. Et il n'est pas possible de renvoyer les chrétiens à leur spécificité parce que leurs motivations se conjuguent avec celles des humanistes qui se réfèrent en effet à l'impératif catégorique de Kant. Or ce principe kantien est celui qui fonde humainement l'alternative des soins palliatifs.

Sur la troisième partie

Les évêques se prononcent nettement :

  1. Pour légiférer sur les soins palliatifs comme l'alternative opposée à l'euthanasie ou au suicide, au nom de l'ambition politique de solidarité de compagnons d'humanité.
  2. La fin de vie n'est pas une réponse technique à un problème à résoudre qui mettrait dans l'oubli le souci de sa propre mort. Seule la considération de l'être comme relation à autrui est partageable. Pour les chrétiens, elle se fonde sur la mort et la résurrection du Christ. Pour tous, elle se fonde sur la solidarité humaine.

3 - Quelques commentaires sur la Note de la CEF

La CEF a travaillé avec deux points de vue. Selon le premier, il s'agissait de fournir une réflexion qui, sans oublier la spécificité chrétienne, devait être acceptable des laïcs et des autres religions. Selon le second, il fallait indiquer quelques éléments de la foi chrétienne qui explique la position religieuse de la CEF.

Cette articulation est très bien vue et très satisfaisante pour un chrétien.

Malheureusement, plusieurs points sont très contestables par les partisans de l'euthanasie. L'appel au secours de Kant, comme d'autres auteurs comme Freud ou Monod est une véritable provocation. On note que si le Kant historique semble bien avoir fondé sur l'impératif catégorique l'illégitimité de l'euthanasie et du suicide, cette position est unanimement rejeté par les kantiens contemporains (Lire par exemple http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2563317/ :

the “official”, mainstream interpretation of Kant, according to which he forbids all suicides, all assisted suicide and all euthanasia, is simply not tenable, and in rejecting it, we do not even have to step outside of Kantianism. We can reasonably easily out-Kant Kant.
Killing people: what Kant could have said about suicide and euthanasia but did not I Brassington, 2005

Particulièrement, l'assistance à la mort est le plus souvent légitimée à la fois par la considération de la dignité de la personne et par le devoir de solidarité. Déjà, dans les soins palliatifs, le recours à la sédation est en réalité une manière de mettre fin à la souffrance quand l'euthanasie est elle-même cessation et de la souffrance et de l'indignité d'une condition. Or, il semble impossible de débattre en se limitant à prendre le simple contraire de l'argument opposé.

Le principe ou l'ambition politique de la solidarité, en dehors du fait qu'il peut s'invoquer par les deux partis opposés, est un principe bilatéral. Or, la personne en fin de vie est le plus souvent en situation de ne plus pouvoir rendre la solidarité du fait même qu'elle est devenue indigne. La fin de la vie lui restaure sa dignité en lui évitant de rester débitrice de la solidarité.

Plusieurs idées exprimés dans la Note ne sont pas fausses en elles-mêmes. Mais leur extension hors de mesure les rend inapplicables. Par exemple, l'idée selon laquelle personne dans le monde occidental morderne ne considérerait sa propre mort ou celle des autres. C'est une idée qui peut survenir à tel ou tel. Rien n'indique que par "principe", les gens ne pensent ni à leur mort, ni à celle des autres. On peut même trouver qu'ils y pensent un peu trop. Le spectacle de la mort violente est général dans le cinéma. Il est quotidien dans les média d'information. La peur de la mort est l'une des forces les plus utilisées pour manipuler l'opinion comme dan sle cas des conduites à risques (alcool, vitesse au volant, ...)

Une idée fréquente chez les chrétiens est que les athées auraient une peur panique de la mort parce qu'ils ne croieraient pas à leur survivance dans un autre monde. Or cette croyance rassurerait les chrétiens qui du coup n'auraien taucune raison d'envisager leur euthansasie. C'est une idée fausse dans sa généralité et elle est souvent retournable, de très nombreux chrétiens considérant leur propre mort et celle de leurs proches comme la catastrophe la plus rejetée. Toujours est-il que, sans une analyse théologique du salut chrétien, il paraît très difficile de soutenir un comportement spécifique des chrétiens face à la mort. L'idée notamment que seul Dieu est Maître de la Vie et de la Mort est incontournable et elle semble très difficile à transposer dans un monde laïc.

Le CEF a répondu de manière un peu rapide sur la question de l'application ou de la remise à jour de la loi Leonetti dans le cas des fins de vie les plus rares comme celle de Vincent Lambert. D'autres cas existent, récemment encore comme celle de cette jeune fille qui ne s'est pas réveillée d'une anesthésie opératoire. Particulièrement, l'indignité de la fin de vie pourrait dépendre de l'âge de la personne. De même, la puissance effrayante que le médecin et pire, son équipe, prend dans la mise à mort de la personne en fin de vie, la revendication de l'incompétence du juge civil et sûrement plus encore du juge ecclésiastique, sont des questions particulièrement dérangeantes qui ne sont pas évoquées.

Les évêques se sont quelque peu astreints à un exercice hors de propos. C'est dans une certaine mesure la loi Leonetti qui est mise en cause sans le dire ouvertement. En effet, pour la CEF, il n'y a aucune euthanasie possible. C'est l'opposé de la loi Léeonetti. Trop fort, trop tard.


Revue THOMAS (c) 2014